Waste - Laurent Bayly
Waste
Déchets


La France a produit, en 2016, 324 millions de tonnes de déchets soit près de 5 tonnes par habitant… Nous sommes individuellement des petites usines à déchets… Sans doute est-ce là ce que nous fabriquons le plus… des ordures… Sans doute cela pourrait- il définir notre place, notre rang dans le monde…
Les végétaux synthétisent la lumière, assimilent le dioxyde de carbone, rejettent de l’oxygène. Pour certains ils absorbent divers polluants ou les ondes électromagnétiques issues de nos activités. Leur dégradation fertilise, crée aussi les matières premières énergétiques (gaz, pétrole) qui nous sont indispensables. Leur contemplation, le contact même avec eux (sentir une fleur, se coucher dans l’herbe, d’aucuns câlinent des arbres) nous est bénéfique... sans parler de leur consommation…

Il en est de même pour les animaux… Nous nous en nourrissons. La psychologie reconnaît les effets bénéfiques de leur fréquentation. Nous avons largement circonscrit les dangers de la transmission des virus et autres vecteurs de maladies de l’animal à l’Homme même si aujourd’hui encore, le paludisme véhiculé par le moustique est l’affection qui tue le plus d’êtres humains, qu’Ebola nous terrifie, songeons que la Peste de 1348 (transmise de la marmotte à l’Homme par la puce via le rat….) réduisit d’1/4 la population européenne en quelques années, que la Grippe dite espagnole (transmise par le poulet à l’Homme en Asie) fit plus de victimes au lendemain de la Première Guerre mondiale que la Guerre elle même…Depuis les armes à feu, nous n’avons plus de prédateur. Nous présidons à l’actuelle extinction de masse dans le règne animal…

Depuis longtemps nous savons que les déjections mêmes des animaux fertilisent le sol…
Nos propres déjections représentent 70 kg par an et par habitant… Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, nous ne faisons rien de nos excréments… Nous avons oublié que jadis nous les utilisions comme engrais pour l’agriculture… Quelques uns aujourd’hui en tirent de l’énergie par le recyclage…
Notre propre pourrissement, au mieux, produira l’équivalent de notre poids en matière fertilisante, nourrira un temps quelques larves et insectes…

Au début du XXIe siècle, tout être humain, du plus misérable au plus puissant, du maître de la Maison Blanche à celui du Kremlin, les grands guides spirituels, le Pape, le Dalaï Lama, les plus grands bâtisseurs, créateurs, artistes… tout être humain se définit d’abord par sa contribution la plus importante au monde : des ordures et de la merde.
Le peintre Francis Bacon avait coutume de ne se considérer que comme deux trous reliés entre eux par un tuyau… (Citation approximative et apocryphe)… Un des actes de naissance de l’art contemporain, l’urinoir de Marcel Duchamp souligne en quelques sorte cette importance de la déjection … Le même Duchamp est l’auteur d’une « sculpture », élevage de poussière, immortalisé par Man Ray (peut être la première photographie de déchet ?) Plus tard Manzoni réalise merda d’artista, composée de 30 boites de conserves censées contenir les excréments de l’artiste (les diverses fuites résultant de la dégradation des boites semblent en confirmer le contenu…). A travers les œuvres de Schwitters, César, Arman et jusqu’à Jonathan Callan ou Vik Muniz, l’art depuis les années 1950 rend compte de cette réalité particulièrement accentuée par l’industrialisation et le développement de la société de consommation.
En photographie, Chris Jordan réalise Intolérable Beauty, une série qui transcende la laideur de l’ordure…
Peut- être est-ce la seule réponse que nous pouvons apporter… l’accumulation de déchets se poursuit inexorablement encore à ce jour, malgré le retraitement, le recyclage… le bio dégradable… Nous sommes passés au stade de la création de continents de plastique…

L’Île de St Martin dans la Caraïbe, où je vis, est jonchée d’ordures. Le surpeuplement (le nombre d’habitants a décuplé depuis les années 1960), le développement de la mono industrie touristique, de la société de consommation ont pris de cours une puissance publique peu concernée, peu dotée en moyens intellectuels et financiers. Une grosse partie des déchets est rejetée dans la nature (mer, étangs…). Les restaurants rejettent leurs huiles usagés dans l’océan… la « partie hollandaise » a vécu ces derniers temps au rythme des incendies de sa décharge… les bords des routes, que je photographie, témoignent de cette omniprésence du déchet… les conteneurs à poubelles débordent, les sacs sont éventrés par les chiens, les chats errants voire par des hommes et des femmes qui y récupèrent ce qu’ils peuvent… le vent, les intempéries dispersent…. Les campagnes de nettoyage rassemblent un nombre ridicule de citoyens.
Dans les églises ceux qui s’accrochent à l’idée de l’âme immortelle, prient pour que le monde d’après soit meilleur et leur ouvre ses portes. Les écologistes recyclent le vieux christianisme culpabilisateur à coup d’injonctions à infléchir son mode de vie, à se comporter en bon éco-citoyen comme en bon chrétien. Je sauve mon âme en sauvant la planète. Chacun acquiesce plus ou moins mollement, plus ou moins cyniquement.

L’artiste ne peut que répondre par la création car il ne compte sur aucun créateur autre que lui même.
Son propre constat face à l’ordure qui se répand sur le monde fait écho à son propre sentiment de l’ordure, du déchet… Nous mêmes traitons souvent ceux que nous côtoyons ou qui nous côtoient comme des déchets. Eux mêmes nous considèrent ainsi. La sensation d’être soi- même un déchet est de plus en plus présente en nous comme en témoigne le succès des psychothérapies, du développement personnel, de la consommation de psychotropes … Elle nous mine sans que nous sachions si elle est la conséquence du monde dégradé dans lequel nous vivons ou si, au contraire, nous forgeons le monde à notre image.
Images, sensations venues du monde se mêlent en nous, entrent en résonance avec nos héritages, nos archétypes, notre inconscient. Tels des alchimistes, nous transformons ce matériel immatériel en images puis en objets qui amendent non seulement le réel mais aussi, espère t-on, l’âme de ceux qui recevront ces images en eux…. Ainsi pouvons nous peut être espérer nous libérer des ordures et des déchets en nous. Ainsi tentons- nous de répondre à notre propre déversement de déchets sur le monde…

Laurent Bayly, 12 août 2017.
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